Le procès pour corruption de Rachida Dati, ancienne ministre de la Justice et actuelle ministre de la Culture, s'est ouvert mercredi 16 septembre 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris. Mme Dati comparaît aux côtés de Carlos Ghosn, l'ancien président-directeur général en fuite de l'alliance Renault-Nissan, dans une affaire qui prend de l'ampleur depuis 2019 et qui ramène aujourd'hui l'une des personnalités politiques les plus connues de France sur le banc des accusés qu'elle présidait autrefois en tant que magistrate et ministre.
Le parquet affirme qu'entre octobre 2009 et février 2013, Mme Dati a perçu environ 900 000 euros de la part de RNBV, une holding néerlandaise qui gérait l'alliance Renault-Nissan, sous le couvert d'un contrat de conseil. À l'époque, Mme Dati était députée européenne, après avoir quitté le ministère de la Justice en 2009. Les enquêteurs affirment que ces versements ne constituaient pas la rémunération d'un véritable travail juridique, mais une forme déguisée de lobbying : selon le dossier de l’accusation, les sommes versées à Mme Dati étaient «totalement disproportionnées» par rapport aux prestations juridiques attestées, et cet arrangement «masquait en réalité des activités de lobbying» menées pour le compte de Renault-Nissan au sein des institutions européennes, où Mme Dati siégeait en tant que députée.
Mme Dati fait l’objet de quatre chefs d’accusation : corruption passive, trafic d’influence passif, recel des produits d’un abus de pouvoir et recel des produits d’un abus de confiance. Si elle est reconnue coupable des chefs d’accusation les plus graves, elle risque jusqu’à dix ans de prison, une amende de 450 000 euros et pourrait se voir interdire d’exercer toute fonction publique — une sanction aux conséquences évidentes pour une ministre en exercice et figure de proue de la mairie de Paris. Ghosn, qui est accusé de corruption active et de trafic d’influence actif, est jugé par contumace. Il vit au Liban depuis sa fuite spectaculaire du Japon en décembre 2019, où il faisait l’objet d’autres accusations de malversations financières liées à son passage chez Nissan. Les avocats de Carlos Ghosn ont fait valoir qu’il n’avait jamais reçu de notification en bonne et due forme de la citation à comparaître en France et ont demandé le report du procès, proposant qu’il y participe par vidéoconférence ; le tribunal a néanmoins poursuivi la procédure, en l’absence de Carlos Ghosn de la salle d’audience parisienne.
Le procès devrait se dérouler en six audiences d'une demi-journée jusqu'au 28 septembre 2026. Lors de la première journée d’audience, Mme Dati a profité de ses premières déclarations pour rejeter catégoriquement la thèse de l’accusation, insistant sur le fait qu’elle avait « exercé exclusivement en tant qu’avocate » pour la RNBV et que toute suggestion selon laquelle ces paiements relevaient d’un pacte de corruption était, selon ses propres termes, une « construction intellectuelle » élaborée par les enquêteurs plutôt qu’un reflet de la réalité des faits. Sa défense soutient que le contrat de conseil était légitime, qu’elle a effectivement fourni des services de conseil juridique à l’entité néerlandaise gérant les affaires de l’alliance, et que sa carrière politique ultérieure était totalement distincte de cette activité juridique privée.
L'affaire remonte à février 2019, lorsque les enquêteurs français ont ouvert une enquête préliminaire peu après l'arrestation de Carlos Ghosn au Japon pour des faits financiers sans rapport avec cette affaire, ce qui a déclenché une vague d'examens minutieux portant sur ses activités commerciales à l'échelle mondiale, y compris ses relations avec des responsables politiques et des fonctionnaires français. Un actionnaire de Renault a déposé une plainte officielle auprès du Parquet national financier (PNF), le parquet national spécialisé dans les affaires financières, en avril 2019, en soulignant spécifiquement les versements effectués à Mme Dati. Mme Dati a d’abord été entendue en tant que témoin dans cette affaire avant que son statut ne soit revu à la hausse ; elle a été officiellement mise en examen en juillet 2021, plus de deux ans après le début de l’enquête, à l’issue d’un examen approfondi des pièces du dossier et d’un interrogatoire mené par les juges d’instruction.
Ce procès a suscité un vif intérêt politique et médiatique en France, non seulement en raison de la notoriété de Mme Dati — ancienne ministre de la Justice, ministre en exercice et figure de longue date de la vie politique municipale parisienne —, mais aussi parce qu’il ravive des questions délicates concernant le vaste réseau de relations entretenu par Carlos Ghosn avec les élites politiques et économiques françaises au cours des deux décennies où il a dirigé Renault, puis l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi dans son ensemble. Ghosn s’était forgé l’une des positions les plus puissantes de l’industrie automobile mondiale avant sa chute soudaine au Japon, et les enquêteurs français ont examiné séparément une série de paiements et de cadeaux qu’il aurait versés à des associés, des employés et des personnalités publiques au cours de son mandat. L’affaire Dati est l’un des nombreux volets judiciaires liés à son passage à la tête de l’alliance que les autorités françaises ont continué à traiter même après son départ du pays.
Pour Mme Dati personnellement, les enjeux dépassent largement le cadre de la salle d’audience. En tant que ministre de la Culture au sein du gouvernement actuel et figure de proue de la vie politique parisienne, une condamnation — en particulier si elle s’accompagne d’une sanction d’inéligibilité — pourrait bouleverser sa carrière à un moment où elle s’est positionnée comme une candidate sérieuse à de futures fonctions électives dans la capitale. Son équipe d’avocats a fait savoir qu’elle contesterait à la fois les faits sur lesquels repose la chronologie présentée par le parquet et la qualification juridique de ces paiements comme des actes de corruption plutôt que comme une simple rémunération professionnelle, en faisant valoir que la législation française en matière de corruption exige la preuve d’une contrepartie spécifique que, selon eux, les procureurs n’ont pas établie.
Le tribunal devrait entendre les enquêteurs financiers qui ont retracé les flux de paiement de la RNBV, ainsi que des témoins connaissant bien le fonctionnement interne de l'alliance Renault-Nissan pendant la période en question. Le verdict ne devrait pas être rendu le jour même de la dernière audience ; les tribunaux correctionnels français prennent généralement l’affaire en délibéré avant de rendre un jugement écrit, ce qui signifie qu’une décision pourrait ne pas intervenir avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, après la dernière audience du 28 septembre. Compte tenu de l’absence persistante de Carlos Ghosn et de sa résidence au Liban — un pays qui n’extrade pas ses ressortissants —, toute peine prononcée à son encontre risque de rester largement symbolique, à moins que sa situation ne change.
Cette affaire est suivie de près, car elle permet de tester la manière dont la justice française traite les allégations de corruption politique de haut niveau liées à l’influence des entreprises, et constitue un cas rare où une ancienne ministre de la Justice — qui a autrefois supervisé le système judiciaire chargé aujourd’hui de la juger — comparaît en tant qu’accusée devant le principal tribunal correctionnel de Paris.